Cela faisait un an ou deux que j’avais en tête de faire une journée entière dans un même théâtre, histoire de humer la philosophie de la programmation, la ligne éditoriale du lieu. Mes premières recherches de spectacles pour l’édition 2026 m’ayant envoyé par 3 fois au Théâtre du Chêne Noir (l’aspect historique du lieu et son statut de berceau de ce qui allait bientôt devenir le Off il y a 60 ans ne sont donc pour rien dans cette affaire), la porte était entrouverte : ce serait le même jour et donc pour toute la journée, il ne restait plus qu’à compléter. Aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes, il faut se rendre à l’évidence : quel feu d’artifices !
On commence tout doucement – pour cause d’inconfort total de la salle John-Coltrane mais sur standard élevé en termes de qualité – par Walt, la folie Disney, une pièce de Fanny Dupin, Damien Maric dans laquelle les auteurs racontent le processus de création de Blanche Neige, douloureux, risqué au point de mettre le studio au bord de la faillite avant de se monter gagnant grâce au caractère visionnaire et opiniâtre de son patron. Clément Vieu excelle dans le rôle-titre, bien servi par une mise en scène signée Victoire Berger-Perrin. On débute donc sur de bonnes bases… mais on n’a pas encore tout vu !

On enchaîne ensuite avec 2 classiques revisités et modernisés : Le conte d’hiver de Shakespeare et L’Avare de Molière. Dans les deux cas, tout simplement magistral.
Dans Le conte…, Sandrine Anglade met en scène une bande de 8 joyeux drilles qui donne vie à cette œuvre un peu particulière de Shakespeare qui commence comme une tragédie avant de basculer ensuite dans une sorte de comédie pastorale, lumineuse et presque féerique ou tout est permis. Les comédiens sont en permanence au plateau, 4 de chaque côté sur leur chaise. Les changements se font donc également au plateau, ce qui permet de donner du rythme. Ajoutez à cela la musique interprétée par Nina Petit et les chants, des acteurs d’une qualité incroyable, secouez le tout – secouez bien, hein ! – et vous obtiendrez un résultat complètement délirant mais épatant !

Dans L’Avare, c’est toute la question de la modernisation d’un classique qui se pose. Ajouter de la musique, du rap à du Molière, c’est bien quand on n’en abuse pas. Intégrer au texte un « j’m’en bat les c*** », un mariage « Mélenchon – Le Pen » ou quelques autres références modernes, pareil. Et c’est bien là que Tigran Mekhitarian (qui signe la mise en scène en sus de l’interprétation) excelle : dans ce cassage de code qui sublime le texte original parce qu’il en use sans en abuser. Quant au rythme, il est tout simplement endiablé. Epatant là aussi.

Dans la foulée, c’est le grand Thierry Lhermitte qui nous fait réfléchir sur ce qu’est une vraie rencontre, sur la différence entre les gens que l’on croise et ceux que l’on rencontre vraiment. La mise en espace (j’ai du mal à dire « mise en scène » dans ce cas précis) signée Steve Suissa fait aller l’acteur de l’un à l’autre de 3 pôles sur le plateau, donnant un peu l’impression de tourner en rond. Rapidement obligé de se munir de son texte avec une vraie différence de qualité entre passages racontés naturellement et séquences lues, l’homme émeut pourtant. D’abord parce qu’il est éminemment sympathique, ensuite parce que La rencontre est basée sur sa propre histoire, des Bronzés à son cheval, enfin parce qu’on sent bien qu’avec une carrière comme la sienne, s’il est là, c’est parce qu’il aime les gens.

On termine cette journée de dingo avec Intra muros d’Alexis Michalik. Retour à un théâtre plus classique, moderne, mais avec une mise en scène là-aussi d’une créativité débordante d’ailleurs signée par l’auteur lui-même. Comme dans le Shakespeare, les changements de personnages et de costumes se font au plateau, tout comme la musique jouée live par Killian Rebreyend. Janik Erima, d’une force incroyable mais aussi d’une incroyable humanité, est à la tête d’un casting sans aucune fausse note. On est happé jusqu’au climax final d’un scenario complexe, jusqu »au bout de cette journée inoubliable au Chêne Noir, jusqu’au bout de ce dernier jour d’une très belle édition 2026 du Off d’Avignon…



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