Depuis que j’ai une conscience théâtrale et la capacité à discerner les choses dans ce domaine, c’était un rêve : voir un jour le Soulier de Satin, cette pièce-monde de Paul Claudel, cette œuvre-fleuve rarement montée tant la multiplicité des personnages et des lieux mais surtout sa durée peuvent rebuter : 12 heures dans la version mythique signée Antoine Vitez (costumes Yannis Kokkos) ici en Avignon en 1987, 11 heures dans celle d’Olivier Py à l’Odéon en 2009 pour ne citer que les deux productions historiques les plus marquantes.
Autres temps, autres mœurs peut-être, on est ici avec Eric Ruf dans une version intermédiaire de 7 heures (22 heures > 6 heures), une production – sa dernière – de la Comédie Française réadaptée scéniquement pour ce lieu incroyable qu’est la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Pour le reste, tout y est et c’est prodigieux !
L’essence même de l’œuvre demeure, cet amour absolu d’un continent à un autre et sur plus de vingt ans entre Rodrigue et Prouhèze, ce mélange de réel et de divin ou encore de drame et de bouffonnerie (mention aux annonciers Florence Viala et Serge Bagsassarian), cette lutte entre les désirs et leurs enjeux.
Avant même le début de la représentation, les comédiens sont sur scène. Ils se préparent, s’échauffent, s’encouragent. Ceux qui sont dans la salle accueillent le public. Mis part quelques chaises et traiteaux sur les bords et un petit orchestre de 4 musiciens (piano, violon, violoncelle), le plateau est nu. Tant mieux. D’abord parce que rien n’aurait pu meubler l’imposante scène du lieu, ensuite parce que l’on profitera d’autant mieux des superbes costumes signés Christian Lacroix.

La nuit est tombée, le voyage peut commencer… Autant le dire tout de suite, cette « apnée« , cette « traversée » selon les propres termes d’Eric Ruf, n’est pas de tout repos. Mais elle est sublime. Aride parfois, drôle aussi… mais sublime.
Sur le plateau mais aussi parfois dans la salle, ce ne sont pas moins que 19 comédiens qui défilent sous nos yeux pour interpréter pas loin d’une centaine de personnages qu’on croit parfois sortis soit de nos livres d’histoires, soit de films de cape et d’épée, soit encore de reportages (on parle de l’Europe, des Amériques ou encore du Japon), en tout cas d’une imagination incroyable. On citera bien entendu Marina Hands qui brûle les planches en Doña Prouhèze ou encore Christophe Montenez en Don Camille et Baptiste Chabauty en Don Rodrigue. Mais en réalité, du premier au dernier tous sont impeccables. « Ça se joue joyeux » comme le dit Eric Ruf encore une fois et ça transpire tellement !
Lorsque l’aube apparaît sur le coup de 6 heures, c’est la fin du voyage. On est essorés, lessivés mais il reste suffisamment de force aux presque 2.000 spectateurs présents pour réserver l’ovation méritée aux comédiens du Français. Pari totalement gagné pour cette version du Soulier qui sans aucun doute a déjà rejoint les 2 précédemment citées.
Et puis par les temps qui courent, dans cette civilisation de zapping, dans ces moments de malheurs et de mauvaises nouvelles, je trouve tellement beau de se dire que des gens sont encore capables de passer une nuit entière à regarder du spectacle vivant !

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