Le dispositif scénique de Lena Marie Emrich est simple et intemporel : voisinent ainsi en fond de plateau une desserte à deux niveaux comme à la cantine, plus en avant une table avec 4 sièges autour et surtout, plus essentiel dans le dispositif, un grand paravent vitré composé de 5 pans reliés entre eux. Chacun est posé sur des roulettes, permettant au gré de l’action de passer d’un mur concave à un mur convexe plus ou moins fermé sur lui-même. En fonction de la lumière – superbe elle aussi – de Thomas Clément de Givry, les vitres changement elles aussi de transparentes à miroirs. Le public lui-même se voit parfois dedans, ajoutant au trouble et à une certaine forme de voyeurisme…
Tout est ainsi en place pour mettre en valeur le texte d’Annie Ernaux, ce texte à la fois choquant, saisissant, bouleversant, drôle aussi parfois. Ce texte qui décrit au scalpel, de façon quasi-chirurgicale, la jeunesse de l’auteur, alors une jeune fille de 17 ans, sa jeunesse et surtout sa première expérience sexuelle sous la violence et la contrainte. Car il est là le sujet : la naissance du désir, le consentement, la violence. Et puisque les faits se sont déroulés près de 50 ans avant leur narration, comment une blessure de cette sorte peut impacter toute une vie de manière dramatique ou pas.

Il ne restait plus à Veronika Bachfischer, Sarah Kohm et Elisa Leroy qu’à trouver l’actrice capable de porter cette charge, d’illustrer ce double récit au passé et au présent, capable d’incarner à la fois Annie Duchesne et Annie Ernaux. La perle rare, c’est donc Suzanne De Baecque dont le jeu se rapproche plus de la performance que de la simple interprétation. Seule en scène, elle occupe tout l’espace du grand plateau du Domaine d’O. Elle court, crie, pleure, hurle, chuchote, alternant le « je » et le « elle »…
Déjà épatante au même endroit dans Vertige (2001-2021) (lire par ici…) il y a près de deux ans, la trentenaire s’approprie chaque mot de ce récit, confirmant ainsi ses dires rapportés dans l’édition du Midi Libre : « Je me suis dit que cette création, c’était un immense cadeau qu’on me faisait ; un cadeau pour l’interprète, mais aussi pour moi, à un niveau intime.«
Mis à part l’inconfort de ce pourtant si beau Théâtre Jean-Claude-Carrière, (mais où Diable peut-on mettre ses pieds ???) Mémoire de fille est définitivement une création théâtrale à ne rater sous aucun prétexte.


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